Régis Pélissier, directeur de l’Établissement de Retraite Additionnelle de la Fonction Publique (ERAFP)

« Prendre en compte le climat est
une condition du devoir fiduciaire »

Créé le

14.04.2026

-

Mis à jour le

21.04.2026

L’Établissement de retraite additionnelle de la fonction publique (ERAFP), avec 53,6 milliards d’euros investis sur les marchés, est le seul véritable fonds de pension en France. Dès sa création, il y a plus de vingt ans, l’accent a été mis sur une gestion responsable des actifs sous gestion. À l’heure où les convictions ISR passent au second plan, son directeur réaffirme cette politique.

Seul véritable fonds de pension en France, l’ERAFP est un établissement méconnu. Quelles sont ses particularités ?

L’ERAFP est l’établissement public administratif qui gère le régime additionnel de la fonction publique (RAFP). Ce régime obligatoire de retraite par capitalisation constitue, pour ainsi dire, le seul fonds de pension en France. Il couvre 4,4 millions de fonctionnaires issus des trois fonctions publiques – État, collectivités locales et hôpitaux – et 43 000 employeurs, dont les 35 000 communes de France. Créé il y a vingt ans à la suite de la réforme Fillon de 2003, le RAFP vise à mieux refléter l’ensemble des éléments de rémunération des fonctionnaires dans le calcul de leur retraite. Un fonctionnaire, dès lors qu’il perçoit ne serait-ce qu’un euro de prime, est tenu de cotiser au régime, tout comme son employeur. La philosophie était de construire une brique supplémentaire du système de retraite obligatoire des fonctionnaires qui ne prenait pas en compte les primes dans la pension, et non pas de créer un produit d’épargne différent.

Qu’est-ce qui fait votre singularité par rapport aux autres dispositifs de capitalisation ?

D’abord, en France, le fait que le RAFP soit un régime de retraite en capitalisation obligatoire, ce qui le singularise dans le système de retraite français, alors que les régimes de retraites par capitalisation existent dans la quasi-totalité des pays de l’OCDE. Les règles qui déterminent à la fois l’acquisition et la liquidation des droits sont en effet déterminées par la loi ou la réglementation. Elles sont identiques pour tous les affiliés sans qu’il y ait de possibilité d’exercer des choix individuels. Le RAFP est un archétype dans l’univers de la retraite en capitalisation. Derrière ce mot, personne ne sait vraiment ce que cela recouvre. Or il y a une très grande diversité de situations. Il existe d’un côté la capitalisation sous forme de produits individuels facultatifs, comme typiquement le PER, et de l’autre des systèmes totalement obligatoires, comme le RAFP.

Autre singularité : la sortie s’effectue uniquement lorsque le fonctionnaire atteint l’âge légal de départ à la retraite (ou en cas de décès une réversion est prévu à ses ayants droits à partir du moment où il aurait eu cet âge). Le choix entre une sortie en rente ou en capital n’est pas possible. La sortie s’effectue en rente sauf si les droits acquis sont inférieurs à un certain seuil. Typiquement, en Europe, il y a d’autres fonds de pension qui sont obligatoires comme le nôtre, mais la partie obligatoire peut souvent être complétée individuellement et des choix d’allocation d’actifs peuvent s’opérer. Le RAFP est donc non seulement obligatoire, mais il présente aussi un caractère totalement collectif.

Quelle est aujourd’hui votre allocation d’actifs ?

À son lancement, le régime ne pouvait investir qu’en dette souveraine. Puis petit à petit, nos règles d’investissements ont été élargies et assouplies, ce qui nous a permis de monter en puissance sur la partie actions. À fin 2025, nos encours sous gestion atteignaient 53,6 milliards d’euros d’actifs en valeur de marché. Nous investissons 3 milliards nets par an sur les marchés avec un prisme fort européen (78 % de nos actifs). En fin d’année dernière, nous détenions 42,2 % d’actions cotées, 40,7 % de produits de taux, 4,1 % de private equity, 8,6 % d’immobilier, 2,9 % de multi actifs, 1 % de produits de couverture contre le risque de change et 0,5 % de liquidités. Au sein des produits de taux, nous privilégions surtout le crédit (qui atteint presque 26 % au total).

L’ERAFP ne gère en interne que le portefeuille de dette souveraine. Tout le reste est délégué à plusieurs sociétés de gestion sélectionnées à l’issue d’appels d’offres, parmi lesquelles on retrouve Allianz GI, Amundi, BlackRock, BNP Paribas AM, Edmond de Rothschild AM, Ostrum AM, Morgan Stanley IM, HSBC Global AM... Nous confions des mandats de gestion active et indiciels. Nous n’investissons pas dans les matières premières ni dans les cryptomonnaies.

Comment mesurez-vous votre solidité financière ?

L’ERAFP n’est pas soumis à Solvabilité 2, mais doit respecter une réglementation prudentielle sui generis. Elle intègre nos particularités comme le fait que nous avons une gestion des actifs obligataires dite en « buy and hold ». Nous considérons donc ne pas avoir de risque sur la valeur en capital de notre portefeuille de taux, dès lors que le risque de défaut est maîtrisé. Dans le calcul de nos ratios de solvabilité, les actifs obligataires sont donc pris à leur valeur comptable. La hausse des taux n’a donc pas d’incidence. C’est cohérent avec la particularité du passif dont la duration est supérieure à 20 ans. Notre ratio de couverture sur nos engagements a atteint 146,33 % en 2025, contre 135,8 % en 2024. Il progresse depuis trois ans en lien avec la très bonne dynamique des marchés financiers. Le portefeuille financier a rapporté 8,6 % l’an passé et 4,7 % en moyenne chaque année depuis sa création. Au total, la pension de retraite additionnelle a augmenté plus vite que l’inflation depuis sa création, ce qui est assez singulier parmi les régimes de retraite obligatoire.

L’ERAFP figure parmi les pionniers en matière d’investissement responsable. Avez-vous fait évoluer votre démarche au regard de l’actualité ?

Une des premières délibérations du Conseil d’administration de l’établissement fut d’inscrire la totalité des investissements dans une démarche socialement responsable, ce qui était très novateur à l’époque. La démarche ISR est donc identitaire pour le régime.

Notre approche a toujours privilégié la pratique du best in class, c’est-à-dire d’investir dans les émetteurs les mieux notés en matière de critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). Nous n’avons jamais été dans une démarche d’exclusion de certains secteurs d’activités non vertueux, à l’exception du tabac. Au fil des années, nous avons conforté notre approche en adoptant une politique climat, une politique fossile sur les investissements dans les hydrocarbures et enfin, l’année dernière, une politique biodiversité.

Les énergies fossiles font l’objet de polémiques, les groupes pétroliers ont été exclus du label public ISR et, dernièrement, TotalEnergies a revu à la baisse ses ambitions climatiques, est-ce que cela vous conduit à revoir vos investissements ?

Les organisations qui siègent à notre Conseil d’administration nous mobilisent beaucoup sur les sujets d’investissement responsable. Nous avons eu des discussions autour de l’exclusion ou non des hydrocarbures. Nous sommes arrivés à la conclusion que notre approche best in class reste pertinente. Ainsi, nous n’excluons pas TotalEnergies de nos investissements, car il s’est engagé dans la transition énergétique alors que nous n’investissons plus dans certains producteurs d’énergie fossile, qui ont tourné le dos à la transition énergétique. Le fait que TotalEnergies soit suffisamment exemplaire reste sujet à débat. Mais à ce compte-là, il faudrait exclure les banques qui financent le fossile, les constructeurs automobiles qui fabriquent encore des moteurs thermiques... Et in fine, il ne resterait plus beaucoup de valeurs dans nos portefeuilles. Le sociologue allemand Max Weber distinguait l’éthique de conviction de l’éthique de responsabilité. Parfois, la meilleure décision est en réalité la moins mauvaise. Au sein de l’ERAFP, nous avons fait le choix d’agir dans l’éthique de responsabilité.

Financer la défense ou plus largement la souveraineté européenne, est-ce compatible avec l’investissement responsable ?

Absolument. Nous avons publié récemment un article à ce sujet dans la revue de l’AF2i, titré « Quand souveraineté rime avec responsabilité ». Nous sommes actuellement en train d’investir dans des fonds non cotés dans l’industrie de l’armement. Mais nous n’allons pas investir massivement dans la défense parce que cela devient la priorité politique du moment. Notre mission reste avant tout de payer des pensions de retraite.

Comment réagissez-vous à la disgrâce des sujets ESG ?

Depuis quelques années, le backlash sur les sujets ESG, cumulé aux affaires de greenwashing et à l’élection de Donald Trump, s’est accéléré. Or, pour nous, c’est une bonne raison de maintenir le cap. La tempête souffle effectivement vent de face. Il faut assumer, et même clamer nos valeurs. Certains déclarent désormais que prendre en compte le climat est incompatible avec leur devoir fiduciaire ; leur seul objectif serait de délivrer de la performance. Or, au contraire, prendre en compte le climat est une condition du devoir fiduciaire. Ceux qui ne le font pas trahissent les épargnants qui, à terme, vont prendre de plein fouet les conséquences du changement climatique. Face à ce contexte moins favorable pour la finance durable, beaucoup de gestionnaires ont changé leur méthode de travail, mais ils ne font que s’adapter à la demande de leurs clients investisseurs. Certains se sont détournés de l’ESG simplement parce qu’ils ont des clients qui leur demandent de ne plus s’en occuper. De notre côté, nous ne changeons pas de gestionnaires dès lors qu’ils continuent d’appliquer nos principes ISR dans nos mandats de gestion. Si tous les investisseurs demandaient à mettre en œuvre une politique climate friendly, les gérants répondraient à cette demande.

Comment appréhendez-vous les risques aujourd’hui ?

Évidemment, nous surveillons de près le risque géopolitique. Cependant, en tant qu’investisseur de long terme, la volatilité des marchés ne nous conduit pas à revoir notre stratégie d’investissement. Notre objectif n’est pas d’avoir la performance la plus élevée chaque année, mais bien d’obtenir des rendements les plus récurrents et résilients possibles quelle que soient les circonstances. Notre allocation d’actifs est construite pour résister aux scénarios les plus adverses.

Et très régulièrement, nous testons la capacité de résistance du régime face à des chocs adverses. Serait-on capable de pérenniser ou même de revaloriser les pensions dans des situations extrêmes ? Comme les banques, nous avons nos propres modèles de stress-tests en fonction de l’évolution des grands indices, comme le MSCI World, le prix du baril... Mais la difficulté réside dans le fait que nous ne pouvons pas être assurés que les modèles passés de prévisions seront encore valables à l’avenir. La corrélation historique sera-t-elle celle de demain ?

Il y a ensuite des risques endogènes, que nous scrutons, comme celui de la dette privée. L’ERAFP y est exposé seulement à hauteur de 2 % en valeur de marché, mais cela ne signifie pas que l’on ne subirait pas les effets d’une déconfiture des fonds de dette privée américains via des canaux de contagion. En 2008, nous n’étions pas exposés aux actifs titrisés immobiliers américains, mais cela ne nous a pas empêché de subir les effets de la crise. Autre préoccupation : les erreurs de politique monétaire. A posteriori, il est toujours facile de savoir quelle stratégie les banquiers centraux aurait dû adopter, typiquement le resserrement monétaire a été trop tardif en 2021-2022. Face à des situations complexes, comme aujourd’hui, le risque est élevé.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº916
Son parcours
Diplômé d’un 3e cycle en Finance de l’Institut d’études politiques de Paris, ancien élève de l’ENA (promotion Marc Bloch, 1997), Régis Pélissier est inspecteur général des Affaires sociales. Conseiller technique de Martine Aubry et Élisabeth Guigou en charge des retraites et du secteur médico-social au ministère de l’Emploi et de la Solidarité en 2000-2001, puis au ministère de l’Économie et des Finances et au sein du groupe Caisse des Dépôts, dont il fut notamment secrétaire général adjoint, il fut également directeur de cabinet de Laurent Pietraszewski au secrétariat d’État en charge des retraites et de la santé au travail et directeur adjoint du cabinet d’Élisabeth Borne au ministère du Travail (2021-2022).
Par arrêté publié au JO du 7 mai 2023, Régis Pélissier a été nommé directeur de l’ERAFP, pour une durée de quatre ans à compter du 15 mai 2023.
L’origine du RAFP en détail
La retraite de base des fonctionnaires n’étant assise que sur leur traitement indiciaire, les primes, qui atteignent aujourd’hui en moyenne 32 % de leur rémunération indiciaire en était exclue. La réforme Fillon de 2003 a ainsi décidé de prendre en compte partiellement les primes dans la pension de retraite des fonctionnaires en créant le RAFP. Tous les fonctionnaires y cotisent sur leurs primes dans la limite de 20 % de leur traitement indiciaire. Le taux de cotisation s’élève à 10 %, réparti à parité entre l’agent et son employeur. La cotisation moyenne est d’environ 506 € par an, soit 40 à 50 € par mois.
Le régime aujourd’hui se situe encore dans une phase de montée en charge compte tenu de sa création il y a seulement 20 ans. Les fonctionnaires qui partent à la retraite aujourd’hui n’ont, par définition, cotisé que 20 ans contre 43 ans pour la durée légale. On estime que le régime atteindra sa maturité autour de 2050. Aujourd’hui, le régime est en excédent technique puisqu’il encaisse plus de 2 milliards de cotisations et verse un peu plus de 500 millions d’euros de pensions.