Les Européens épargnent toujours beaucoup : avec un taux d’épargne moyen à 14,59 % au troisième trimestre 2025, les ménages économisent encore à des niveaux supérieurs à ceux enregistrés avant la pandémie de Covid-19, selon les derniers chiffres publiés par Eurostat. En épargnant 19,6 % de leurs revenus disponibles bruts, les Allemands sont les champions en la matière, un peu devant les Français ou les Tchèques (18 %), les Suédois (17 %), les Italiens (14 %) ou les Espagnols (12 %). Leurs motivations sont de trois ordre : financer un projet, notamment immobilier, faire face aux imprévus de la vie ou encore épargner pour leurs vieux jours.
Mais le font-ils de manière efficace ? Pas nécessairement, au regard des indicateurs de performance annuelle de l’épargne, notamment des Français. Elle a atteint 2,33 % depuis 2012 à fin 2025, soit un peu mieux que l’inflation à 2 % selon l’indicateur publié par l’OEE. Généralement averses au risque, les Français gardent une grande partie de leurs dépôts à vue, surtout quand l’épargne réglementée rapporte peu – comme en ce moment, avec un Livret A à 1,5 %. Néanmoins, leurs arbitrages s’orientent de plus en plus vers certains placements financiers, notamment l’assurance vie, qui a collecté un montant record de 50,6 milliards d’euros l’an passé, comme le détaillent José Bardaji et Éric Buffandeau (Groupe BPCE).
Une mobilisation encore timide
Mais l’instabilité fiscale peut complètement remettre en cause cette stratégie. C’est notamment l’enseignement tiré par Nizar Atrissi (IAE Paris – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) en analysant les discussions portant sur l’impôt sur la fortune improductive qui a animé le débat politique en France en fin d’année dernière. Largement prépondérant dans l’encours des contrats d’assurance vie, le fonds en euros dégage également une rémunération limitée, au regard notamment des contraintes prudentielles qui pèsent sur les assureurs, comme le rappelle Gérard Bekerman (Afer).
Autre dilemme posé par l’épargne : son inefficacité pour financer l’économie européenne. Un an et demi après la publication du rapport Draghi, estimant à environ 800 milliards d’euros les besoins d’investissements annuels pour réveiller l’Europe avant son déclin, le constat reste le même. Pour l’heure, les 1 390 milliards d’euros épargnés chaque année par les Européens ne servent pas véritablement à des investissements dits « productifs ».
Et le Vieux Continent continue d’accumuler du retard sur le plan de l’innovation, de la défense, de la compétitivité industrielle. Ce n’est pas faute d’avoir lancé des initiatives. En France, la Loi industrie verte a donné naissance au Plan d’Épargne Avenir Climat (PEAC), un nouveau produit financier commercialisé par Les Banques Populaires et les Caisses d’Épargne. Dans une interview, Cédric Glorieux (Banque Populaire et Caisse d’Épargne) revient sur les atouts de cette nouvelle enveloppe, qui peine pourtant à se démocratiser dans les autres réseaux bancaires. Pascal Pouyet (Crédit Coopératif) aborde quant à lui l’importance de tracer l’épargne au service de la transition énergétique, un modèle qui séduit de plus en plus de Français.
En Europe aussi, les réglementations se sont accumulées pour redynamiser le marché de l’épargne et mieux la mobiliser. Emmanuelle Corcos (Stephenson Harwood) dresse un panorama des textes structurants actuels et en préparation, comme la Retail Investment Strategy (RIS) ou l’Union de l’épargne et de l’investissement (UEI). Reste que le nerf de la guerre reste la mobilisation de l’épargne de long terme pour financer des projets structurants. Une solution serait de revoir le système européen de retraite, notamment en France, en y intégrant une dose de capitalisation par défaut. Lionel Tourtier (Générations E.R.I.C.) nous expose ses arguments.
Autres pistes : mieux exploiter l’épargne salariale, selon Patrick Behanzin (Natixis Interépargne), ou favoriser la démocratisation du non-coté en Europe, comme le souligne Sophie Paturle (France Invest). Des ambitions louables, mais qui peinent pour le moment à trouver un écho, notamment auprès des jeunes générations. Ces derniers, s’ils ne privilégient pas le bitcoin, orientent encore davantage leurs investissements vers des actions américaines plutôt qu’européennes. Un point de vue finalement pragmatique, au regard de la surperformance de l’indice S&P 500 face à l’Euro Stoxx 50 sur longue période.